Frappe et tais-toi
Article paru dans POLITIQUE n°37 : décembre 2004, par Irène Kaufer
« La France n’est-elle pas un pays formidable ? Nous, en Belgique, pauvres ploucs, on se contente d’autoriser : le mariage homosexuel, l’euthanasie... Les Français, eux, ont droit à des réponses bien fermes. Problème, la prostitution ? On pénalise le racolage passif ! Problème, le voile ? On interdit les signes religieux à l’école ! Problème, l’homophobie ? Hop, un petit projet de loi « relatif à la lutte contre les propos discriminatoires à caractère homophobe ». Pas contentes, les féministes ? Vite, on rajoute un petit paragraphe antisexiste. Voilà un gouvernement qui gouverne : du moment qu’il s’agit de réprimer quelque chose, il suffit de demander, c’est comme si c’était fait !
— Mais les féministes, qui sont des emmerdeuses, ne sont toujours pas contentes. Elles chipotent sur des détails ! . Par exemple, elles font remarquer que le vote de la nouvelle loi aurait pour conséquence paradoxale de punir plus lourdement les propos incitant à la violence physique que la violence physique elle-même. Ainsi, dire : « Les femmes, c’est bon de leur foutre une raclée de temps en temps », coûterait un an de prison et/ou 45.000 euros d’amende, alors que frapper une femme ne vaudrait qu’une amende de 1500 euros ! Moralité : frappe et tais-toi !
— Oui, l’échelle des peines laisse perplexe. Il serait moins grave de crier « sale pute » que « sale pédé ». Et même deux fois moins grave ! 12.000 euros contre 22.500 euros, sans parler de la peine de prison éventuelle... Même tarif pour la diffamation : dire « Il a eu son poste parce qu’il a couché avec son chef », concernant un homosexuel, serait deux fois plus cher que : « Elle a eu son poste parce qu’elle a couché avec son chef ».
— Et si c’est une lesbienne ?
— Ah là, tu compliques tout... Mais bon, imaginons la scène. Une lesbienne s’est fait insulter...
Le Président : « Alors, mon brave, on n’aime pas les homos ? »
L’avocat : « Mais pas du tout, mon client n’a rien contre cette honorable confrérie, ou consoeurie, enfin bref... non, s’il a insulté la plaignante, c’est seulement parce qu’il hait les femmes ».
Le Président : « Ah bon, j’aime mieux ça ! Dans ce cas je coupe la peine de moitié ! »
— Puis-je dire quelque chose ? Toutes ces interdictions me donnent froid dans le dos. Bon, je suis sans doute de la vieille école, mais je préfère la pédagogie à la répression. Même avec un bâillon sur la bouche, l’insulte est bien là, elle aurait plutôt tendance à croître et se multiplier... Moi il me paraît plus important d’intervenir quand deux mômes s’engueulent en cour de récréation en se traitant de « pédés », que d’empiler des lois qui, en plus, risquent d’être rarement appliquées...
— Note bien que si elles l’étaient, voilà qui résoudrait les problèmes budgétaires ! Tu imagines, à 22.500 euros le « pédé », rien qu’entre automobilistes visant la même place de parking ? Ce serait bien plus rentable que la DLU !
— Tout de même, quand on a vu, au moment du vote du PACS, des contre-manifestants gueulant « Les pédés au bûcher », je ne suis pas sûre que la pédagogie suffirait... Et puisqu’il y a des lois antiracistes, avec leurs limites mais aussi leur utilité, je trouve normal qu’il y ait aussi des lois antisexistes.
— N’empêche, faire du sexisme une sous-catégorie de l’homophobie, il fallait y penser... »

