Le Point

L’avenir de la gauche : humilité et volonté

Les derniers rendez-vous des partis de gauche avec leurs électeurs laissent, pour la plupart, un goût amer. Comment redresser la barque, quant on a l’impression d’avoir tout essayé et que rien ne marche ? Sans doute les remises en cause n’ont-elles pas été assez profondes. Pour que la société change, il faut que la gauche commence par elle-même.

Article paru dans POLITIQUE n°55 : juin 2008, par Hugues Le Paige

« C’est grave docteur ? » L’embarras de l’homme de l’art face au militant soucieux est à la mesure de son doute sur la nature du mal qui frappe le patient autant que sur les médecines qu’il convient de lui administrer. Mais à la question directe, il se doit de répondre sans tergiverser : « oui, la gauche est malade, gravement… » Quant aux remèdes, les généralistes comme les spécialistes se contredisent quand ils ne s’étripent pas. « Aggiornamento, retour aux sources, révision déchirante, identité retrouvée, adaptation, rupture, radicalisme, réalisme… » : aucune potion ne redonne santé au malade qui semble de plus en plus rongé par ses contradictions internes, contredisant ses paroles par les actes, et agissant à l’envers de ses discours. Il faudra encore sans doute de longs débats entre praticiens, d’interminables séminaires théoriques et de congrès des patients eux-mêmes pour détecter les sources du mal, s’y concorder, accepter le diagnostic et élaborer la thérapie… si du moins le patient survit à ces colloques.

Droitisation de la gauche

Métaphore caricaturale ? Oui, sans doute mais il n’empêche, la réalité est bien celle-là. En Europe la gauche a perdu la plupart des consultations électorales de ces trois dernières années. France, Italie, Allemagne, Belgique, sans compter quatre des cinq pays scandinaves, tous ont vu la droite remporter les derniers scrutins. Sans oublier la sévère défaite annoncée pour le New Labour de Gordon Brown. Seuls l’Espagne de Zapatero et le Portugal font exception. Point commun de ces défaites : elles ne sont pas qu’électorales mais aussi, sinon d’abord, idéologiques et culturelles. Jamais depuis le triomphe du reagano-tatchérisme des années 1980, le rapport de force n’a été aussi défavorable à la gauche et jamais son désarroi n’a été aussi patent face à l’offensive d’une droite décomplexée qui assume la radicalité de son programme et de ses idées. Pression idéologique qui s’exerce d’ailleurs aussi directement sur les partis de gauche et de centre-gauche qui, pour la plupart, ont « droitisé » leur programme. L’exemple le plus saisissant étant celui de l’Italie où les héritiers désormais très lointains du PCI ont fondé avec le Parti démocrate, une organisation centriste dont le principal leader estimait que la gauche n’était plus sa référence fondamentale durant la dernière campagne remportée haut la main par Silvio Berlusconi. Et pour autant, la réaffirmation d’une « véritable identité de gauche » mêlant selon les cas nostalgie révolutionnaire, réformisme radical et fonction tribunicienne n’est pas pour autant gage de succès. Les pétitions de principe ne suffisent pas – ou plus – à entrainer une adhésion automatique des citoyens, des électeurs ou des militants appartenant aux groupes sociaux qui se reconnaissent naturellement dans la gauche. Car si Die Linke en Allemagne ou le Socialistische Partij en Hollande ont remporté des succès significatifs, la Sinistra Arcobalena |1| a été éliminée du paysage politique en Italie, et le succès personnel de Besancenot en France ne permet pas de conclure pour autant à la possibilité de créer une force anticapitaliste qui aille au-delà du témoignage, même si dans ce cas, l’état actuel du PS français peut lui ouvrir des perspectives inespérées.

Offensive idéologique de la droite

L’offensive idéologique de la droite est impressionnante : le succès des idées anti-égalitaires, des discours sécuritaires, des pratiques xénophobes et parfois racistes marquent les mentalités de ce début du XXIe siècle. Certains affirment que la « droitisation » de la gauche a contribué à ce succès et qu’il suffirait de retrouver une conduite « de gauche » (mais qu’entend-on exactement par là ?) pour regagner la confiance et renverser le rapport de force. À propos de la droitisation de la gauche, le démographe et sociologue Emanuel Todd évoque « les symptômes d’un phénomène social, politique, pathologique même. Car, ajoute-t-il, il y a quelque chose de frénétique à se droitiser quand toute une société subit une baisse de niveau de vie et une insécurité sociale qui devrait le conduire à gauche » |2|. S’il y a là sans doute une sous-estimation du rapport de force idéologique et un renversement (ou une interprétation divergente) de son origine ou encore un volontarisme optimiste – Todd parle aussi « de la demande de la société d’effectuer un virage à gauche » –, il faut en retenir un élément important. Si la gauche n’offre pas ou plus une vision fondamentalement différente de celle de la droite, elle perd sa raison d’existence et laisse le champ libre à son adversaire. Les raisons des succès de Sarkozy et de Berlusconi sont aussi (mais pas seulement) à chercher dans l’absence d’une offre politique fondamentalement différente si l’on exclut du moins le champ de l’éthique qui n’est évidemment pas négligeable. Pour forger un avenir, la gauche ne peut faire, par exemple, l’économie d’une réponse idéologique radicale à une antienne comme le coût du travail alors que l’exorbitant coût du capital à la base de toutes les inégalités demeure intouchable.

Mouvement social et traduction politique

Les mouvements sociaux qui s’expriment en Belgique et en Europe contre la vie chère expriment-ils, outre leur revendication immédiate et légitime, cette demande « d’un virage à gauche » ? Il serait présomptueux de l’affirmer mais il est probable, par ailleurs, que face à la crise énergétique ici et la crise alimentaire là-bas, des mouvements de révolte se multiplieront. Et si elle se doit de réagir à ce mouvement sans se contenter de l’accompagner, pour la gauche il ne sera pas aisé de lui donner une traduction politique. Car si elle veut dessiner un projet alternatif elle doit, dans ses différentes composantes, se confronter à quelques grandes questions qui restent pour l’essentiel sans réponse et qui entraineront inévitablement des modifications profondes dans nos modes de vie comme dans les revendications prioritaires.

Les effets sociaux de la mondialisation, la gestion des flux migratoires, les crises alimentaires et énergétiques, les conséquences du réchauffement climatique sont autant de questions vitales dont la gauche doit s’emparer et qu’elle doit aborder sans tabou et hors de l’orthodoxie politique et économique. Aucune solution toute faite ne peut répondre à ces questions mais il est incontestable que chacune d’elle obligera à des choix globaux qui se heurteront à nos habitudes de consommateurs égoïstes. Seule la gauche peut conduire une politique qui prenne en compte des changements qui supposeront sans doute des sacrifices individuels mais aussi des changements structurels au profit des intérêts collectifs.

La tâche est à la fois immense et incontournable. À son niveau modeste et même microscopique, c’est bien cet état d’esprit que Politique a voulu donner à la série de six débats qui pendant ces quatre derniers mois ont rassemblé autour de la revue cinq mouvements d’éducation permanente |3| sur le thème « La gauche peut-elle encore changer la société ? », et cela dans le prolongement de notre numéro 50. Ces débats auront une suite, vous en serez tenu au courant. A notre niveau comme à celui beaucoup plus large et fondamental de la gauche belge et européenne, la recherche d’un avenir ne peut se conjuguer que sous le double signe de l’humilité et de la volonté.

11 juin 2008

|1| Gauche arc-en-ciel, regroupant différents partis et groupes radicaux autour de Rifondazione Communista.

|2| E. Todd , « Le socialistes sont sur le pont de la rivière Kwaï », Marianne, 2 juin 2008.

|3| ATTAC, le CEPAG (FGTB), le CIEP-MOC, Etopia et PAC

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http://politique.eu.org/archives/2008/06/699.html

Forum de cet article

L’avenir de la gauche : humilité et volonté

posté par Carlos le 29 juillet 2008

En économie la "gauche actuelle" a abandonné le dogme de l’état qui peut tout resoudre, pour accepter le dogme du marché autoregulateur. Elle est passée d’un dogme à un autre. Je pense que c’est son drame existentiel et le début de toutes ses dérives.

Exemple : Le dogme de la propriète privée n’est pas acceptable pour tout.

Peut-on s’approprier l’air ? Oui dit la droite et on crée cet absurde marché des droits de polluer.

Peut-on s’approprier l’eau ? Matière indispensable à la vie. Il suffit de voir les évenements de cet été à Barcelone pour se rendre compte de la charge explosive d’une telle privatisation.

Peut-on s’approprier la connaissance ? Seul bien qui augmente quand on le partage. Non, mais alors on doit se demander si les brevets sont la meilleure voie pour protèger l’inventeur, et on doit aussi s’inquièter de la privatisation de l’enseignement.

On peut continuer longtemps mais la question de bien gèrer ce qui peut ou non être privatisé ne peut être évitée.

La gauche devrait en toute circonstance privilégier la justice sociale et non pas la charité. La charité n’a de sens qu’en cas d’urgence autrement elle est alienante.

La gauche doit reprendre le langage de la gauche, la lutte des clases existe bel et bien, la structure économique de la socièté influence bien sa structure idéologique, etc...

Je peux continuer longtemps, mais il y a très peu de monde à gauche prêt à écouter. La gauche est presque devenue une cryptodroite.

J’ai assez râlé.

Simplicité et cohérence

posté par paul willems le 30 juin 2008

Il me semble que, comme le disait Susan Georges à l’époque du traité de Nice, la gauche, la critique doivent être plus exigeantes, elles se doivent d’être précises. Même si je n’en partage pas tous les points de vue, j’ai adoré le dernier numéro de Convergences révolutionnaires. Comme quoi un discours très simple, très cohérent vaut toujours mieux que des critiques généralistes. L’avantage d’un mode de discours descriptif, de la logique analytique, c’est qu’on comprend d’emblée ce qui ne va pas, ce qu’il faut changer. En Belgique, nous sommes confronté à un syndicalisme de service, en France, à un syndicalisme représentatif : dans les deux cas, il est vain de croire à l’efficacité de quelque lutte sociale que ce soit. Personnellement, il me semble qu’en dépit de multiples écrits, livres, théories sur le sujet, la critique du travail manque de profondeur. Or, je ne pense pas qu’on puisse faire l’économie d’une refonte complète de l’organisation du travail. Ce qu’on appelle aujourd’hui la gauche est trop à droite comme vous le dites si bien que pour pouvoir concevoir une telle critique. Elle est même trop à droite que pour la tolérer. Au fond, l’enjeu est purement démocratique. Comment l’intolérance a t-elle pris le pas sur la tolérance ? Que Slavoz Zizek, qui va jusqu’à plaider pour l’intolérance, n’explore-t-il pas plus en détail cette question de l’intolérance ? La clef du changement est intellectuelle et critique. Aucun éditorialiste politique ne se risquerait à revendiquer le partage du travail, ou une autre attitude envers le chômage, en critiquant ouvertement le non sens de tout productivisme, la livre circulation des personnes, l’égalité de salaire... C’est sans doute que l’on identifie ces objectifs à des slogans désuets, avant tout démagogiques, alors qu’ils ont une toute autre portée qu’il s’agirait de dévoiler. C’est qu’on a beaucoup trop superficiellement critiqué le marxisme, qu’on a été incapable de relever le gant, de l’étudier en profondeur. Récemment à Bruxelles, D. Cohn Bendit a expliqué qu’Althusser aurait reconnu ne pas avoir lu Marx. Je ne sais si c’est vrai, mais c’est crédible. En tout cas, les intellectuels n’ont pas fait certains efforts nécessaires. Le débat d’idées est presque totalement éteint. Pourtant, des intellectuels travaillent, partout, comme des mineurs de fond, s’attaquant à tous les grands sujets, débattant de la démocratie, du capitalisme. Je pense qu’il faut de la patience, mais aussi que certains d’entre eux méritent plus qu’une mention ou que le mépris du monde du travail ou des milieux intellectuels eux-mêmes, qu’il faut radicalement cesser de se battre pour la survie du mode de production et du mode de vie existant, mais il ne faut pas non plus tout jeter aux orties. Il y a des choses à conserver. Il s’agit de savoir lesquelles.

L’avenir de la gauche : humilité et volonté

posté par Philippe D. Grosjean le 30 juin 2008

Oui, votre analyse est perspicace et percutante !

Mais, si l’offensive idéologique de la droite est impressionnante, brutale et aveugle, il n’est d’autres moyens pour la combattre que de l’amener à devoir se déployer sur un terrain qu’elle n’a pas choisi. Et ce terrain est, à mon avis, celui de la remise en question de la légitimité du salariat mesuré à l’aune de la dignité de la Personne humaine.

C’est ce que je fais, personnellement, dans un ouvrage paru récemment chez L’HARMATTAN . La revue POLITIQUE en a été averti déjà à plusieurs reprises et je souhaite vivement que nous puissions ensemble bâtir une stratégie des forces intellectuelles et syndicales de gauche qui, à termes, réussisse à mettre fin au contrat d’empoi-salarié. L’illégitimité de ce contrat est, en effet, le talon d’Achille du système néo-libéral.

Je suis à votre disposition quand vous le voulez.

Bien cordialement,

Philippe D. Grosjean

D’accord avec vous.

posté par Gilles le 26 juin 2008

Mais quelques remarques quand même :

Si je puis me permettre, la différence essentielle entre La Sinistra Arcobalena et Die Linke-la LCR-le SP hollandais, est que la première a quand même participé au gouvernement Prodi, qui, s’il n’a pas commis autant que le sinistre Berlusconi, n’a pas fait beaucoup pour les travailleurs, pour les allocataires, pour l’environnement ou contre la guerre. Difficile de dire après deux ans où Bertinotti et les autres se sont couchés : "faites-nous confiance, on défendra des idées de gauche".

Le "retour à gauche" des partis qui s’en réclament me paraît peu probable, pour prendre le cas de la social-démocratie et des Verts. J’ai l’impression que la dérive droitière ne connaît pas de limites, et que chaque année passant, les couleuvres sont plus grosses.

De plus, le fait que ces partis soient maintenant très intégrés à l’appareil d’Etat (qui, quoi qu’on en dise, a historiquement toujours été la structure politique défendant les intérêts du capital jusques et y compris les réformes sociales pour calmer les ardeurs des travailleurs), qu’ils attirent de ce fait énormément de carriéristes et qu’ils aient perdu le contact avec la "base" naturelle (travailleurs, chômeurs, et intellectuels pour simplifier grossièrement) n’augure rien dans ce sens.

A un moment, il faudra que ceux qui veulent que les choses changent réellement (en Belgique on les trouve parsemés au Cdh, chez Ecolo, au PS, dans la gauche radicale et le mouvement syndical, altermondialiste) se réunissent, remettent toutes les cartes stratégiques et programmatiques sur table et créent des structures politiques capables de soutenir de manière efficace les mouvements sociaux, et de contribuer à la repolitisation de cette même base (tout en ayant l’humilité de l’écouter et de s’en inspirer).

Qu’en pensez-vous ?

Bien cordialement

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